I Monsieur Favard, Claude, longtemps notre maître

1 Aux Beaux-arts

Claude Favard dit Bonnot a enseigné l’aquarelle pour les cours du soir des Beaux-arts de Grenoble, deux fois par semaine, pendant plus de 20 ans. Nous étions une soixantaine sous sa tutelle, par cours ! Un sujet par semaine en période scolaire et des sujets en tout genre, projetés à partir de diapositives sur un grand écran. Monsieur Favard avait l'habitude de dessiner le sujet avec des feutres de différentes épaisseurs, sur de grandes feuilles format 120 x 80 cm. Il expliquait la composition, la perspective, la mise en page, la simplification tout en dessinant. Puis la plupart du temps il complétait cette démonstration en réalisant une aquarelle devant nous. Et certains devaient se percher sur les tables pour l'apercevoir à l’œuvre. Il peignait tout en faisant des commentaires, tranquillement sans stress apparent. Puis c'était notre tour ; 1h 30 pour travailler. Claude passait dans les rangs, donnait des conseils, venait en aide aux personnes en difficulté et, si elles le désiraient, intervenait sur l'aquarelle en cours. C'était magique de voir un travail "en panne" soudainement reprendre vie et aboutir. Nous apprenions ainsi à ne pas baisser les bras et rester motivés. Comme il ne pouvait intervenir partout, l'entraide se développait et nous prenions le temps d'aller voir le travail des autres. J'ai pratiqué ses ateliers pendant 20 ans et chemin faisant, j'ai compris comment on pouvait enseigner l'aquarelle.

L'exposition de fin d'année était l'occasion de montrer nos travaux. C'est le maître qui choisissait pour nous et ce n'était pas toujours ce que nous aurions choisi. Pour lui la réussite n'était pas une aquarelle léchée mais celle où l'on sentait l'aventure, l'audace. Ces travaux étaient présentés sans cadre, avec juste des fenêtres coupées dans de grandes feuilles cartonnées, mises cote à cote. On pouvait prendre des photos. Voici donc quelques travaux de ses élèves. Ces aquarelles n'étant pas signées, je ne sais qui en sont les auteurs. J'espère que tous, en l'honneur de Claude, me permettent de les publier ici.

2 Enseigner

Enseigner... pour permettre la transmission de savoirs, savoirs de gestes, de concepts, de technologies, de raisonnements, de choix, de trucs et astuces même, dans le but de rendre l'apprenant autonome.
Monsieur Favard savait enseigner et les travaux de ses élèves montrent à quel point chacun d'entre eux cherchait à interpréter à sa manière, le sujet du jour en utilisant les outils acquis pendant les cours.

 


II Vers l'authenticité

1 Autonome et authentique
L'enseignement de l'art comporte un défi particulier : faire émerger la création de l'autre dans ce qu'elle a de plus authentique tout en le rendant autonome. Quand le temps de l'apprentissage est révolu et sans nier l'échange ni ses maîtres passés, l'élève doit pouvoir évoluer et créer avec sa personnalité propre.

L'authenticité de notre maître dans sa transmission, nous a permis de nous construire. Merci.

2 Bienveillant et tolérant

Bienveillance et tolérance permettent le lâcher prise, permettent de faire avec et non contre, apportent souplesse et liberté. La bienveillance envers son propre travail est une sagesse à acquérir. Mais qui nous l'enseigne, si ce ne sont nos proches ou nos maîtres ? Monsieur Favard était la bienveillance même. Lorsqu'on lui demandait son avis, il commençait par "Oui, oui, oui... " Puis quelques critiques pouvaient s'ensuivre portant sur la "pénibilité" de certaines répétitions ou le manque de contraste par exemple.

3 Tolérant mais critique

Bienveillance... et tolérance envers sa création n'empêchent pas l'esprit critique. Critiquer ne consiste pas à comparer son travail à celui d'un autre et surtout pas celui du maître. Monsieur Favard savait donner des outils d'analyse permettant une critique constructive et nécessaire. Ses critiques et ses conseils nous donnaient l'envie d'explorer plus loin.

 

4 Guide

Proposer à l'exécution le même sujet pour tous m'a toujours plu et je privilégie cette pratique dans mes ateliers. Ainsi on peut expliciter tous les pièges inhérent au sujet, faire un tour de table en demandant à chacun ce qui le touche et ce qu'il voudra exprimer dans sa peinture. Cet échange dans le groupe crée une richesse supplémentaire et aide à l'appropriation du sujet. On peut proposer divers outils ou techniques pour la réalisation. En fin de séance, en exposant les aquarelles côte à côte, on comprend sans mot dire, ce que signifie authenticité. On peut expliciter les réussites, le pourquoi des échecs de manière à les éviter par la suite. Les progrès sont rapides avec cette méthode d'enseignement qui ne génère pas, quoi qu'on puisse en penser, l'uniformité. Il y a bien sur l'osmose et on peut donc parler de " l'école Claude Favard " comme on dirait l'école de Barbizon par exemple.

III Ce qu'il déplorait

Monsieur Favard regrettait que l'enseignement du dessin ne soit plus pratiqué tant à l'école primaire qu'à l'école d'architecture ou aux Beaux-Arts. C'était son cheval de bataille.
Voici deux de ses œuvres réalisées au cours de notre sortie annuelle à laquelle il participait volontiers. Un après-midi où il faisait une chaleur accablante, nous nous étions réfugiés dans le torrent de St Michel les Portes abrités sous la verdure.
Le travail en atelier est bien confortable, mais il est aussi formateur de peindre sur le motif.
Le dessin, les valeurs, quelques évocations de couleurs et le tour est joué ... pour le maître.

 

IV Ce qu'il encourageait
Il nous encourageait à dessiner certes mais ce n'était pas tout. Il nous encourageait à faire des expériences. Il nous encourageait à la curiosité plastique, à mélanger différentes techniques, à peindre avec des couleurs saturées et contrastées, par aplats. Claude Favard était aussi un pastelliste renommé et nous a souvent montré comment ajouter du pastel pour rehausser une aquarelle trop fade. Cette manière de travailler a fait école et nombre de ses élèves continuent dans cette voie, ou sont devenus des pastellistes convaincus.


V Les sujets
Claude Favard nous a fait découvrir le plaisir de peindre des sujets très variés. A chaque sujet sa difficulté et le défi est sans cesse renouvelé. C'est lui qui choisissait les sujets, ou qui les créait puisque qu'il projetait souvent ses propres diapositives. Paysage, forêt et verdure, architecture (ah les maisons bretonnes !), scènes plus intimes, portraits, personnages, peinture animalière, nature morte. Nous avons pendant 20 ans partagés sa passion de la vie. Cependant nous n'avons jamais effleuré la peinture abstraite avec lui. Il lui semblait plus intéressant de se confronter au réel et de le sublimer par une peinture à la limite de l'abstrait. Il préférait exalter le coté grandiose d'un paysage, ou l'intimité d'un repas en famille par exemple.